أخبار وطنية بمناسبة عيد المرأة: المناضلة مية الجريبي تكتب بحبر "شجاع"
بعد أن أعلنت المناضلة والأمينة العامة للحزب الجمهوري مية الجريبي لمحبيها أنها بخير وفق تدوينة نشرتها على صفحتها الخاصة بموقع الفايسبوك، وبمناسبة العيد الوطني للمرأة يوم غد السبت 13 اوت ارتأينا نشر ما كتبته في مؤلف الاعلامي المنصف بن مراد "مادام للثورة التونسية نساء" متمنين لها الشفاء العاجل والعودة سريعا الى طريق النشاط السياسي والحقوقي..
وفي ما يلي ما كتبته السيدة مية الجريبي:
Défier les menaces...
Par Maya Jribi
Révolution. Le mot n’a pas été souvent utilisé avant le 14 janvier 2014. Mais nous étions nombreux et nombreuses à nous élever contre l’injustice, à nous activer autour du thème de la Liberté, à dénoncer la corruption.
Nous appelions à cesser de considérer les Tunisiens comme des sujets, et à faire valoir les valeurs de citoyenneté. Révolution ? On n’avait pas, en fait, besoin de prononcer le mot pour s’inscrire dans une logique révolutionnaire.
Révolutionnaires, nous l’étions, hommes et femmes, animés par une telle force de volonté, et une telle volonté de force. Nous ? Des militants qui avons l’honneur d’être au-devant de la lutte, des décennies durant, face à la dictature et à la répression. Oui, mais pas uniquement !
« Nous », c’est également, Monsieur et Madame Tout le monde qui ont, en silence, refusé la compromission, qui ont inculqué à leurs enfants droiture et sens du travail bien fait, qui ont été professionnels sans se fondre dans un système qu’ils rejettent….
D’ailleurs, ce qui s’est passé en Tunisie me rappelle toujours l’image d’un métier à tisser, sur lequel le travail doit se faire minutieusement, où les points sont difficiles à placer, mais qui permet aussi à tout un chacun d’y mettre du sien.
Les tapis tunisiens sont le fruit d’un travail collectif, qui se fait étape par étape, qui passe parfois par un temps mort, où les erreurs commises nécessitent un léger retour en arrière de la part d’une main de maître, pour rebondir de plus belle par la suite.
Et ce n’est pas un hasard, que ce travail, minutieux, long, et COLLECTIF soit l’œuvre de FEMMES. Ne dit-on pas souvent que les femmes sont plus portées sur le travail collégial et le partage ? En être conscient est important.
Car cela façonne la manière d’entamer la marche suivante, celle de la Construction. Une construction qui ne peut être qu’inclusive et collective, donc citoyenne. Et la citoyenneté est Hommes et Femmes, ou elle n’est pas. Je fais partie d’une génération, «plus», d’une école qui ne connaît pas les demi-mesures.
De tout temps et dans toutes les situations, j’ai apprécié à leur juste valeur les acquis de la société tunisienne: le Code du Statut Personnel, la situation de la femme, la scolarisation, la politique de santé… Mais nous, femmes, nous nous sommes toujours élevés, sous Bourguiba comme sous Ben Ali, contre toute instrumentalisation de cette question. Non à la femme alibi, non à la femme décor.
La femme est, et doit être, un acteur et non un outil. C’est certainement cette culture qui a conditionné mon parcours de femme politique, de femme cheffe de parti. Je n’ai jamais caché ma fierté d’être la première (et à l’époque la seule) femme tunisienne à accéder au poste de Secrétaire Générale de parti (en décembre 2006, sous la dictature).
Le cacher serait antiféministe. Mais, attention, à trop focaliser là-dessus, il y a risque de détournement de l’essentiel! Je me sentais justement investie d’une mission : celle de prouver que la question féministe est partie intégrante de la chose politique.
Aux médias qui voulaient mettre l’accent sur cette « première » j’imposais de ramener le débat vers ma candidature au sein de mon parti, vers ma campagne électorale face à un concurrent briguant le même poste, vers ma ligne politique (qualifiée de radicale à l’époque).
Mon accession au poste de Secrétaire Générale ne venait pas combler un vide quelconque, mais était tout simplement l’expression d’une pratique démocratique.
Que je succède à un homme politique, hors pair, avec qui j’ai toujours partagé idéaux et socle de valeurs (Ahmed Nejib Chebbi), que j’aie été élue (et non nommée) par une base convaincue, ne fait que me conforter dans ma vision du féminisme : nous, femmes, nous ne sommes pas par hasard à occuper de tels postes, nous sommes à Notre place.
Notre parcours féministe était en fait un parcours politique, pour la République. Une République à construire.
Une République à sauver... Car sans libertés, sans séparation des pouvoirs et sans alternance, nous ne pouvions pas parler de République. Un thème qui irritait la dictature! Je me souviens que, les dernières années avant la révolution nous en avions fait un axe central de notre lutte.
Tous les ans, je présidais le 25/7 «un meeting », sous haute surveillance, appelant à «construire la République», car la Tunisie, jouissant de statut, d’acquis, et d’historique bien particuliers et bien propres à ce grand peuple, nous mettait devant le devoir de préserver les acquis de la République déjà réalisés (rappelez-vous le débat sur le Code du Statut Personnel en 1988, rappelez-vous le grand débat sur les libertés, la démocratie et le vivre-ensemble dans les années 1990).
Ne l’oublions pas, les femmes ont toujours été là pour défendre et SE défendre. Des femmes sous les lumières des médias, mais aussi des femmes «Madame Tout Le Monde».
Qui de nous pourra oublier cette femme de Regueb, maman d’un martyr tombé sous les balles de la dictature début Janvier 2011? Elle rentrait des funérailles de son fils, et devant les caméras des téléphones portables (seule arme à l’époque !), déclarait au monde entier «Je viens d’enterrer mon amour d’enfant, et je suis prête à enterrer mes quatre autres enfants en sacrifice pour La Tunisie et pour la liberté ».
Une déclaration à vous donner la chair de poule !
Je prétends que cette femme a contribué précieusement à sauver-construire la République. Elle avait, quelques jours avant le 14/1, attisé le feu de la révolution. Ce jour, notre conclusion fut claire : « Suite à cette déclaration, plus de place à l’hésitation. Nous en étions à la dernière ligne droite ».
Et vint le 14.1.2011 !
Dès les premières heures de la journée, nous étions nombreux et nombreuSES à nous attrouper devant le Ministère de l’Intérieur. Une belle image de la République a été offerte en ce jour par les enfants de la République. Des femmes prenaient les devants des cortèges, scandaient des slogans, se faisaient suivre par une population enflammée, assoiffée de liberté, déterminée dans sa marche. Ce jour-là, personne ne s’est interrogé sur leur «leadership» du moment.
C’était naturel, c’était tout simplement vrai! Je n’avais pas vu venir, mais d’un coup je me suis trouvée sur les épaules, non des militants de mon parti, non des politiques, mais sur les épaules de jeunes venus manifester.
Ils m’avaient reconnue pour être passée plusieurs fois dans les médias étrangers. C’était un acte de reconnaissance, un acte de communion aussi. Ils ne se sont pas demandé quel parti je représentais, ils n’ont pas hésité, parce que j’étais femme. Ce fut spontané. C’est la belle Tunisie rêvée.
Les jours de l’après - 14 janvier se poursuivaient, se succédaient et ne se ressemblaient guère! Une effervescence sans précédent! Une caractéristique commune toutefois : la participation massive des femmes.
Ces dernières n’apparaissaient pas aux postes de commandement, et se faisaient rares et même rarissimes sur les plateaux télévisés, mais elles étaient d’une efficacité et d’un dynamisme sur le terrain, tel que non seulement les choses ne pouvaient pas se faire sans elles, mais les choses souvent, se faisaient à LEUR INITIATIVE. A notre initiative !
Le 22.11.2011 : séance inaugurale de l’ANC
Un moment historique pour toute la Tunisie. Et pour moi aussi ! Les contours de la Troika se dessinaient, les accords conclus entre le CPR, le Takattol et Nahdha n’étaient plus un secret pour personne. Le discours anti-femmes s’entendait ici et là.
Les appels à l’exclusion des femmes de la chose publique et à la négation de leur citoyenneté, se faisaient de plus en plus insistants. Le modèle de société moderniste était en danger. La République en construction était ciblée. Plus encore, le «prétendu» pour la présidence de l’ANC répétait à qui voulait l’entendre qu’il n’y avait pas lieu de parler opposition en cette phase transitoire.
La démocratie naissante était menacée, l’unanimisme destructeur était en marche. Il fallait réagir. Il fallait défendre la République. L’initiative était venue d’hommes et de femmes, déterminés à construire la démocratie. La concertation fut rapide, claire et limpide.
Il fallait donner le signal dès la séance inaugurale. Je présente ma candidature pour la présidence de l’ANC face au président « choisi » par la Troika. Le message était double: 1-Plus de place à la candidature unique, la démocratie est pluralité ou elle n’est pas, 2- La République ne connaîtra pas sa nouvelle marche sans les femmes. Nous sommes là !
Je n’oublierai jamais l’acte élégant et très solidaire du martyr Mohamed Brahmi, qui fit couler mes larmes. Lui-même candidat, Brahmi n’a pas hésité à retirer sa candidature aussitôt qu’il a appris la mienne, pour unifier le message et se faire solidaire. Merci Mohamed Brahmi.
Un grand homme ! La réaction des Tunisiens (qu’ils aient voté à gauche ou à droite) face à cette initiative m’a beaucoup rassurée… et émue: Une sympathie, simple et profonde, s’est faite sentir ici et là, suite à cette candidature. Preuve que le peuple a bel et bien entamé sa marche vers la 2ème République.
Preuve que l’unanimisme appartient désormais au passé. Je prétends que cet «acte» a ouvert la voie à l’instauration d’une opposition agissante au sein de l’ANC. Et donc au sein de la société.
La bataille pour la Constitution fut un très bel exemple de solidarité, de travail collectif et complémentaire entre société civile, partis politiques et députés démocrates. Toujours cette image de tapisserie, œuvre de groupe !
Les news de nos débats internes, de notre bataille au sein des commissions de l’ANC, étaient diffusés en temps réel, les concertations sont quotidiennes, en temps réel aussi.
La force de cette bataille qui concernait (en grande partie) les femmes et leur statut, a résidé dans le fait qu’on n’en a pas fait une bataille purement féminine, mais une bataille sociétale, tournée justement vers la deuxième République et ses fondements. C’est cela aussi la force de la Tunisie. Riche de son patrimoine réformateur. Riche de sa mixité.
Un autre moment fort: La marche du 13 août 2012
Elle a permis de redresser la barre en ce qui concerne l’article premier de la Constitution et le fameux concept de «complémentarité». L’initiative a pris forme un peu partout, presque au même moment.
Au sein de mon parti, nous réfléchissions à un grand meeting sur «Femmes et Constitution». Les femmes syndicalistes proposaient un grand rassemblement à l’avenue Bourguiba. Les propositions des associations se faisaient riches et nombreuses.
Et pourquoi ne pas fusionner toutes ces idées, toutes ces initiatives ? Le résultat n’est qu’une autre belle expression de solidarité, de détermination et d’optimisme: une marche gigantesque envoyant un message clair a été couronnée par un grand meeting. Cela s’est fait dans la bonne humeur, dans une ambiance festive.
Nous avons tous été là pour annoncer haut et fort que la deuxième République ne se fera pas sans les femmes, et que, égalité, justice et citoyenneté seront ses maîtres mots.
Au meeting, j’ai eu l’honneur de prendre la parole au nom des partis, prônant l’égalité des genres, et mettant en valeur l’article premier, avec toutes ses significations: cette Tunisie fière de son islamité et de son arabité, cette Tunisie riche de son histoire de 3000 ans est résolument tournée vers l’Autre et vers l’Avenir.
Tous les observateurs, nationaux et internationaux comprendront, ce jour-là, que les femmes tunisiennes sont une force à considérer, une force progressiste, une force essentielle pour la construction de la deuxième République. Mais, la Constitution n’est pas uniquement égalité des genres, et principes essentiels du code de Statut Personnel.
La Constitution est également système politique et équilibre entre les pouvoirs. Une autre bataille, menée, celle-là, dans la tourmente des tiraillements politiques au sein même du camp démocrate: Le dialogue Dar Dhiafa qui a précédé, celui plus large, encadré par le quartet.
J’y ai participé au nom de mon parti, aux côtés de Ahmed Nejib Chebbi. Il ne s’agit pas ici de relater les avis des uns et des autres sur cette phase si controversée, ou de défendre une démarche que j’estime avoir été déterminante pour les étapes qui ont suivi.
Ce n’est nullement le sujet. Mais, si je l’évoque, c’est pour dire que ce fut pour moi, personnellement, une vraie bataille menée face aux représentants du parti Nahda. Les articles du projet de la Constitution, s’écrivaient mot après mot, et notre intransigeance a fait que, à maintes reprises, le débat soit bloqué pour refus de concession de notre part.
Les articles concernant la liberté de conscience, le droit de grève, les prérogatives du Président de la République, et j’en passe, se sont forgés lors de cette phase. Et je me dois de préciser que j’étais souvent la seule femme à ces réunions. Une fierté.
Mais également une lourde responsabilité. Responsabilité que j’estime avoir pleinement assumée. En tant que femme, en tant que citoyenne et en tant que secrétaire générale d’un parti progressiste.
Défendre la République, c’est également faire face à l’extrémisme et au terrorisme
Une triste-belle image que celle des funérailles de Belaid et de Brahmi. Hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, de toutes les régions, de toutes les classes sociales, se sont unis à cette occasion, pour crier haut et fort « No pasaran ».
On aurait cru que les Tunisiens qui n’ont pas été habitués à la violence, et encore moins aux assassinats, auraient eu peur, auraient hésité à investir la rue, auraient été « prudents ».
Eh bien non ! Rien ne peut arrêter les Tunisiens, déterminés à défendre la République du Vivre Ensemble, la République de la Citoyenneté et de la Tolérance. Inutile de dire que les femmes y ont joué un rôle déterminant.
Défendre la République contre la violence et l’intolérance, c’est également défier les menaces de mort
A la même période, où le ministère de l’Intérieur me donnait les détails des plans déjoués et qui visaient ma vie, j’étais de meeting en meeting, et de manifestation à manifestation, heureuse de me fondre dans la masse de ce grand peuple. Fière de me sentir protégée par ce peuple.
Ce n’est pas un hasard que ces « inqualifiables » visent les femmes. Et ce n’est pas un hasard que les femmes menacées de mort ont toutes redoublé d’activités et d’actions sur le terrain. Femmes de mon pays. Femmes Courage ! Aujourd’hui, une nouvelle page de la Tunisie commence.
Et la bataille pour la citoyenneté, pour la démocratie, pour la justice et la dignité, n’est encore qu’à ses premiers pas. Redoubler de vigilance, œuvrer pour une visibilité des femmes, être intransigeant sur le principe des libertés et de la séparation des pouvoirs, inculquer la culture de la bonne gouvernance, instaurer une justice transitionnelle permettant de panser les blessures, et de tourner la page sainement, faire comprendre que sans justice sociale aucun édifice ne peut être solide, c’est aussi cela Servir la République. Vive notre belle Tunisie.
Maya Jribi - Secrétaire Générale du parti Joumhouri Députée ANC"